Dernière lettre d'un marin perdu dans le futur

La mâchoire bloquée, submergé par tous les canaux disponibles : veines, nerfs, glandes, muscles, comprimé, bloqué, un cocktail de molécules en explosion jusqu'à la fleur de ma peau. Je lâche ma bière et un juron obscène. Les filles ? Elles rigolent, sur l'autre rive de l'étang, scintillent à la surface de l'eau, frétillent, se métamorphosent en une vibration plus inquiétante encore. Formant un amas de particules dont il plonge la tête la première. L'invité surprise se débat dans un lit de nénuphars et de liquide saumâtre. Son cri polarise la scène une fraction de seconde. Point mort. J'aimerais remettre mes idées en ordre, trouver une parade, comprendre - je ne suis pas le seul - elles pensent qu'il s'agit d'un des nôtres. Ce n'est pas grave. Je contrôle. Prendre une initiative. Décapsuler une bière fraiche. Se sent-il bien ? Que lui est-il arrivé ? Pourquoi ? Pourquoi a-t-il plongé ? Pas le temps de répondre, il fixe bêtement l'appareil numérique sautillant de question en question entre les seins de Christelle.

Where am i... and... who are you ?

Dernière lettre d'un marin perdu dans le futur

Le ponton prend la forme d'un concile halluciné : Six jeunes gens ivres face à un marin en uniforme, tous témoins de notre incompréhension réciproque. Schizophrène en cavale, scout autiste, acteur en immersion, roliste perdu, caméra caché ? Un barbecue nous attend alors il ne faut pas foutre la soirée en l'air. Il enfile un short traînant au fond d'un sac et un tee shirt à message PERSONNE NE M’ARRÊTERA PUISQUE JE NE VAIS NULLE PART. Son costume sèche sur la branche d'un arbre, aidé par l'atmosphère caniculaire. 

Vu le nombre de tarés comptant dans notre entourage, il n'y a aucune raison de ne pas l'inviter. Il m'intrigue. Il me jette des regards, des regards de bête. Je quitte le barbecue pour lui donner mon avis sur son petit jeu, je m'approche avec des brochettes, projeté à terre, clé de bras, hurlements GERMAN ! GERMAN ! Entre chaque mot, chaque secousse, je vomis des merguez. GERMAN ! GERMAN ! Des coups dans la cuisse et les tibias. GERMAN ! GERMAN ! Un effet secondaire de l’hallucination ? Simple chute ? Non c'est Tony. Tony tape dans le tas sans distinction pour nous séparer. Séparer le marin de mon corps meurtri. Maîtrisé, l'interrogatoire démarre alors que je me nettoie la bouche au whisky.

C'est un vrai américain, qu'ils m'expliquent, il ne connaît pas un mot de français - il s'appelle Jack, c'est son prénom - un brouhaha, j'y comprends rien - Non non il ne sort pas de l'asile, ni d'une reconstitution historique, c'est un vrai militaire, un officier de la Navy - C'est pas vrai ? Tu déconnes ? Alors pourquoi il porte pas d'armes ? Il a atterri ici aujourd'hui - 1943 qu'il a dit, c'est la guerre ! La France est occupée par les allemands ! A ouais ! Moi les seuls allemands que je connaisse, c'est des touristes avec des audioguides greffés sur l'oreille. Mais si tu veux je suis d'accord, oui on est un groupe de résistants français, oui il rejoindra le maquis, y'a pas de problème mon pote, non non, c'était prévu, toute cette mise en scène est un test, un jeu de rôle très très excitant. 

A une demi heure de marche, la maison des grands parents de Romain ; sa cave voûtée sera notre refuge. Le temps pour Jack de remettre son costume, quelques idées en place. Nous devons arrêter la marche du temps, échafauder un plan, pour réunir les conditions indispensables à la confession, avec la nuit comme seule alliée.

Je n'ai aucune explication à vous donner. 

Je ne peux tout simplement pas me résoudre à me trouver ici... Au cœur de l'Europe occupée... mais je ne sais même pas si je suis encore vivant ou fou. Cette partie du monde est tellement... tellement différente. Je dois vous dire... et pourtant... C'est impensable, ce n'est pas... possible... non pas possible... tout simplement. Il parle dans le vide, au vide, ne s'apercevant pas de notre absence quand je m'éclipse avec Romain pour chercher un livre d'histoire dans la bibliothèque du vieux. La planche chronologique d'un dictionnaire fera l'affaire, Pearl Harbord, Stalingrad, la prise de Tunis. Vaine tentative d'éprouver les vérités de Jack, Christelle répéta une nouvelle fois cette simple question, sur le pourquoi et le comment de sa présence sur le bateau, son dernier souvenir. Je ne devrais pas vous le dire mais nous sommes alliés n'est ce pas ? Et qu'est-ce que je pourrais perdre. Je suis membre d'un équipage dédié à des recherches depuis plusieurs jours sur une expérience sur l'U.S.S. Eldridge. Je ne suis qu'un marin. C'est tout, je navigue, je passe mes soirées dans les bars, je ne connais rien sur le projet. Juste que la Navy va rendre les bateaux invisibles aux torpilles magnétiques. Aujourd'hui il y avait un test ... j'étais sur... 

Il ferme ses poings pour stopper les tremblements de sa jambe. J'étais en poste sur le pont, avec ces drôles de bobines, de grandes bobines et tout cet appareillage complexe. Dès que le test commença tout le monde a senti que quelque chose clochait, il y avait ce tremblement, l'explosion des dynamos, ce ..., cette espèce d'ondulation, et mes pieds... ils fusionnaient avec le métal, mou, mou, tout était mou, je m'enfonçais dans la matière, vraiment, je vous dis que j'ai senti cette vibration, c'était l'univers qui n'était plus que... disloqué, c'est le seul mot qui me vienne, plus rien n'avait de consistance ! tout perdait sa forme et son sens ! J'étais comme désintégré à la matière... ou l'inverse... mais c'était encore plus réél qu'une simple perception, j'étais la matière, j'étais... nous n'étions qu'une seule et même vibration. Le phénomène s'est, comment dire, amplifié, et les frères Bielek ont plongés par-dessus bord. J'en ai fait de même, sans réfléchir, sans savoir s'il pourrait m'arriver quelque chose de plus dangereux... et... et... En quelques mots, il glaça la nuit moite. J'ai chuté, chuté dans le tourbillon... l'eau... 

vous... 

où êtes vous ? 

et... qui suis-je ?

Perdu, il observe chaque chose, chaque objet, chaque attitude d'un regard plus inquiet qu'inquisiteur et se tait, dans la crainte de réduire à nouveau le monde au néant, en prononçant un mot de plus. La moindre parole entraînerait une reconfiguration encore plus inquiétante de l'univers et le projetterait un bond plus loin. Dans l'avenir. Ou autre part. Il ne subsiste de lui qu'une seule trace, celle d'une lettre retrouvée le lendemain sur son lit, destiné à Suzanne M., Camden, Alabama. Cette lettre m'est revenue, destinataire inconnu, alors je m'offre la liberté de vous retranscrire son contenu, une bouteille à la mer lancée du futur.

Chérie,

Cette guerre ne semble pas vouloir s'arrêter.

J'ai prié chaque jour pour te rejoindre au plus vite et je ne sais par quel artifice j'ai quitté hier la Pennsylvanie et cette foutue machine de guerre pour un monde que je ne connais pas.

Quel miracle !

Existes-tu dans ce monde ? Certainement, vu que je ne pense qu'à toi.

Je profite d'un dernier instant de clarté pour t'écrire cette lettre, je pars à ta recherche.

Jack, le 13 Août 1943