Chroniques de campagne

Chroniques de campagne
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Décembre 2009

Bonjour,

je me présente, Bertrand XAVIER, jeune reporter.

Je suis très enthousiaste à l’idée d’intervenir ici chaque mois, pour une courte chronique de la campagne 2012, à la demande du spécialiste français de la fin du monde : Yuri Kane.

Avec toutes ces histoires sur les calendriers mayas, l'inversion des pôles, l’arrivée de planètes fantômes ou de la seconde venue de l’antechrist lors des JO de Londres, ça n'a pas fini de se mélanger dans ma tête.

J’envisage de me documenter sur tous ces dossiers. Je suis allé voir 2012 au Gaumont Multiplexe.

A la sortie du parking, j'ai bien senti une odeur de cramé.

Une clope est mal éteinte ? dans le cendrier.

Non. Pas possible.

Walter Mäntzche a peut-être une vocation cachée de pompier. En tout cas, ce trentenaire vient de montrer qu'il savait faire preuve de réflexes dignes d'un soldat du feu. Et pourtant, sil n'appartient pas au corps des pompiers volontaires, l'occasion lui en a été fournie au cours de la nuit de samedi à dimanche :

« Il était aux environs de minuit, raconte-t-il. Je revenais d'une soirée entre amis, et en arrivant du côté de la médiathèque, dans la rue de la M. j'ai vu une cabine téléphonique en flammes, ça flambait même bien, sûrement depuis plusieurs minutes ! Je me suis arrêté, et comme je voyais qu'il y avait des voitures stationnées pas très loin et qui pouvaient prendre feu, j'ai essayé d'éteindre avec mon extincteur de voiture. »

Jolie réaction citoyenne […]

Source : L'éclaireur.

Oubli : un groupe de jeunes suit le spectacle via l’application d’enregistrement vidéo d’un iPhone. Ils rigolent, ont-ils prévenu les secours ?

Non !

Les fenêtres s’allument une par une comme une décoration de noël qui se remettrait difficilement en marche. Un voisin vêtu d’un pyjama à rayures vertes et bleues entre en scène, renversant la bouteille d’eau minérale avec laquelle il comptait réaliser son acte citoyen.

Arrête de rigoler comme un con, tu fais trembler l’appareil ! L'image elle va êt’ toute pourrite

Un sac sur le dos et un bonnet bien enfoncé sur le crâne, je les poursuis alors qu’ils se cachent dans une sorte de parc jouxtant la mediathèque, entre deux tours de HLM et le boulevard V.

Je me présente.

Bonsoir jeunes gens, je me permets de vous déranger, voilà, j’ai pris une année sabbatique et je traverse la France à la rencontre des gens. Normalement je me balade avec un âne, un grand noir du Berry, il dort en ce moment dans une étable et si vous le voulez bien je vais vous poser la question que je pose à toutes les personnes que je croise pendant mon pèlerinage : qu’est ce que représente pour vous Jésus ?

Ils baissent tous le regard, je n'ai que quelques années de plus qu'eux et pourtant je sens un gouffre entre nous.

Mais non je déconne, je vous ai vu tout à l’heure à la cabine téléphonique et comme je suis journaliste, je voulais en savoir un peu plus sur ce que vous faisiez dans la vie, pas la peine de s'en faire pour les bouteilles qui tournent. Ni pour les joints. En tant que journaliste je garde le silence sur mes sources ...

Bah oui quoi, qu’est ce que vous faites, tiens ! Pourquoi vous êtes là ? Qu’est ce que vous attendez ? tout ça ...

Ils rigolent.

Ils attendent.

Que ltemps passe - que jeunesse sfasse - comme i’ disent les vieux - qu’ils me lancent, comme s’il y avait encore quelque chose à faire ici, à part se défoncer la tête au shit mal coupé et tenter de perdre son pucelage à l’arrière d’une Seat Ibiza. 

Je profite de l'hospitalité de mes jeunes amis en me servant une kronenbourg bien froide, limite glacée. Je découvre à cette occasion une nouvelle couleur du voyant fraîcheur de la collerette : bleu cobalt avec une propension à l’explosion.

A., un jeune en survêtement, m'interpelle pour savoir si j’ai entendu parler de la maison dans l'impasse du cimetière. C'est une maison hantée.

Allez vas-y ! Raconte-lui bordel ! Envoi le petit portant un survêtement Lotto nacré.

Qu'est ce tu veux que j’lui raconte ? Ca ne regarde que moi. Répond S. en tripotant son N900.

Mais si tu m'as déjà dis les trucs sur la maison. Relance A., le visage pris dans un clair-obscur en rallumant son pet’.

Allez ! Ferme ta gueule.

T'étais en train d'en parler juste avant d’la maison. Dit-il en me passant le joint.

Ouais mec, vas y donne nous la fin du truc là, jcommençais à peine à avoir les boules. C’est le plus jeune de la bande qui insiste.

Et si on allait voir directement à quoi elle ressemble cette maison, si c’est pas trop loin ? Lançais-je à tout hasard.

L’alcool aidant, sur la route du cimetière, je finis par obtenir un peu plus d’informations sur cette maison.

Avant , j'habitais dans cette maison à la sortie de la ville et puis j'ai déménagé il y a trois ans parce que le problème de mon ancienne maison, c'est qu'elle est hantée.

Avant que mes parents l'achètent il y avait une vielle femme morte de vieillesse mais cette femme était aussi triste parce que ses deux enfants étaient morts dans le même accident de voiture et son mari s’est barré avec une autre femme et il est décédé tôt vers l'âge de 50 ans d’un cancer.

Mes parents au début ils dormaient dans le garage qui était aménagé et mon père un matin s'est retrouvé enfermé alors qu'il ne touchait jamais à la clé. Et les trucs les plus bizarre c’est que la télé elle s'allumait toute seule dans la nuit et même une fois pendant un repas.

Après les travaux mes parents ils dormaient sous le grenier et ils entendaient des craquements de parquet. Dans ma chambre y’avait des jouets de déplacés. La nuit, les portes se fermaient toutes seules, les robinets aussi, sans personne en bas, mais le pire c’est les hurlements dans le salon. Ca fait comme un cri de peur que l’on a tous entendu et il n'y avait personne dans la maison à part nous mais on sentait qu’il y avait quelqu’un.

Après ca mes parents ont revendu la maison. Depuis il m’est plus rien arrivé de paranormal.

Sébastien.

Notre procession nocturne semble tenir toutes ses promesses, à l’approche de la maison l’un des gars aperçoit de la lumière au travers d’une des fenêtres. Mon scepticisme n’a aucun effet sur mon organisme qui s’empresse de diffuser de l’adrénaline en quantité dans mon système circulatoire.

Dans l’impasse, Sébastien reconnaît la voiture d’un des types du lycée. Vous ne pourriez pas louper cette Clio Campus rouge totalement cabossée. Le pare brise arrière porte un message composée de lettres découpées au cutter dans du vinyle noir :

JE SOUTIENS LA CRISE :
JE FAIS LA GUEULE

Changement de programme.

Au lieu de jouer à se faire peur avec le fantôme, nous allons leurs faire peur en jouant au fantôme.

Sébastien, en écalaireur, nous ramène l’info : ils sont trois mecs dans le salon autour d’une table basse, concentrés sur une mécanique, avec des feuilles ou des plans dans les mains. Ca doit être un truc pour communiquer avec les fantômes ou un de ces trucs satanistes ? De toute manière ces gars là ont toujours été bizare à l’école.

Nouveau changement de programme.

Se placer chacun en un endroit stratégique et agir de concert.

Au travers du volet, je cherche en vain la fonction de cette machine en attendant le signal - par sms.

Au début, les portes et les fenêtres vibrantes.

Puis, un esprit frappeur, un cri strident, sort le trio de sa torpeur.

C’est le moment de balancer la pierre au travers de la fenêtre et courir très vite. Je reste scotché au carreau en découvrant trop tard que la grosse boite posée sur la table, vole par terre, c’est une bombe.

Avant le feu d’artifice domestique, dernier souvenir, trois types se ruant par terre pour retenir l’engin. Le souffle de l’explosion me projette sur le dos, un volet dans les bras.

Le temps de reprendre mon souffle, tout le monde a pris la fuite.

Gros titre : Un adolescent tué par l'explosion d’une bombe artisanale

Un jeune homme de 20 ans a été tué et deux autres âgés de 19 et 17 ans ont été blessés, dimanche soir, par l'explosion d'une bombe artisanale qu'ils avaient fabriquée à partir d'une formule trouvée sur Internet, a-t-on appris auprès de la gendarmerie.

La victime a eu les deux bras arrachées par la déflagration de l'engin explosif. Le jeune homme est décédé peu de temps après sont transport à l'hôpital. Les deux blessés, touchés à la hanche et aux tympans, étaient toujours hospitalisées lundi.

Les trois jeunes gens, tous originaires du même village, déjà connus des services de police, avaient fabriqué le dimanche matin leur engin à partir de formules trouvées sur différents sites Internet. En début de soirée, ils s'étaient rendus dans une maison isolée et inhabitée, à proximité de l'ancien cimetière, pour semble-t-il, essayer leur bombe.

Selon les premiers éléments de l'enquête ouverte par la gendarmerie, la minuterie de l'engin n'aurait pas fonctionnée et elle se serait déclenchée alors que le groupe manipulait l'explosif.

Source : L’éclaireur

Janvier 2010

J'allume une roulée. J'attends ma pizza. Une pizza texane, celle avec de la viande hachée et des poivrons. La ville était morte jusqu'à ce qu'une voiture de sport s’engage dans la rue principale.

Une montée juste assez large pour laisser passer deux véhicules de front et un vent polaire.

Une rue encore chargée de décoration de noël dont la seule utilité reconnue est d'offrir un éclairage suffisant pour ne pas marcher, par inadvertance, dans une merde de chien congelée.

Sans prévenir, dans un crissement de pneu, un mec sort du véhicule un sac recyclable Carrefour dans les mains. J'arrive à lire l'imprimé agissons ensemble pour l'environnement, à cette distance je peux me tromper dans la syntaxe mais sûr qu'il s'agisse d'une de ces expressions formulées avec les mots-clés favoris de la pensée ambiante :

ENSEMBLE - NATURE - AGIR - ENVIRONNEMENT - CITOYEN

Et les filles de la pizzeria prennent possession de la cargaison éco-citoyenne du camarade à casquette au travers dune petite baie vitrée coulissante.

Je reconnaîtrais ce bruit entre tous. Des bouteilles d'alcool mises en lieu sûr pour une orgie à venir. Je demande au mec assis à la place du mort s'ils ont décidé de s'amuser ce soir. Il me répond avec un grand sourire de me pointer juste après la fermeture. Un anniversaire à fêter.

La Clio Sport remonte à fond de seconde. Ma clope roule dans le caniveau. Je m'installe au plus près du four à bois. L’'anniversaire aura lieu au Cap'tain. Le Megadancing, une gigantesque discothèque, une usine à vibrations. Un truc de ouf’ avec plein de filles délurées, de musiques hypnotiques et de nouvelles drogues à tester. Pour plus d'informations, veuillez lire la plaquette publicitaire :

Divisé en trois parties, le complexe cap'tain en a pour tous les goûts. Le décor est exceptionnel, tout comme la taille de la salle principale (un bateau surplombe le dancefloor). Du gros son techno au Cap'tain, du R'n'B à l'amiral et de la House à la grotte, toutes les ambiances sont réunies au même endroit. Vous n'avez plus qu'à vous décider.

Vous n'avez plus qu'a vous décidez. Comme je ne sais jamais faire de choix, j'ai décidé de goûter à tout ce soir là. Quelques bières, puis vodka : à toutes les sauces - tomate - orange - fraise - coca - frappée - double - triple, puis whisky, aussi, jusqu'à ce que l’on décolle pour la méga boite de nuit. J'étais bien chaud. On part dans une Golf complètement tunnée.

Deux heures de route qui passent à vitesse grand V. Comme vodka. Aucune chance d’apercevoir les paysages déprimant d’usines en friches et de zones commerciales entamant leur phase de décrépitude. Au Cap’tain. Les effets de l’alcool commencent à s’estomper. Thème de la soirée : SUCK ME I’M FAMOUS. Ouais, il est grand temps de remplir le réservoir.

Un verre, deux verres, trois verres, la machine infernale de mes addictions est remise sur les rails.

En parlant de rail, à qui dois-je m’adresser man’ ? 

Alphonse !

Alphonse c'est qui ? Le vieux assis au bar depuis une heure ? Venu pour surveiller sa fille et sa petite nièce, et qui aura passé la soirée à enquiller JB sur JB en reluquant en douce les nibards des serveuses ?

Non tu déconnes ! Alphonse, c'est le mec vaudou, le noir avec des grigris aux poignées et des dreadlocks.

L’haïtien aux yeux vitreux m'accueille avec un sourire carnassier, vaudou ou trader je ne saurai pas dire sur le coup, l'alcool me joue des tours.

Alors mon frère ! Tu cherches l'exotisme ? Il me fourre un sachet dans la main l’air de rien. De l'herbe il me dit. De l’herbe que je ne dois surtout pas fumer. Surtout pas mon frère ! Il articule très lentement. Syllabe par syllabe. Perplexe, je lui demande s’il n’y a pas moyen d’avoir un peu de coke. Un rire tonitruant éclate par-dessus la musique, il me répond que j’ai beaucoup d’humour. Il ajoute, toujours en articulant syllabe par syllabe, que dans quelques minutes je n’aurai plus à me soucier de ce genre d’intendance.

Il désigne trois types. J’en reconnais un : Valentino. Je me souviens bien de lui, ils l'appelaient Valentino. Valentino, un motard ! Tu es Italien ?

Non il s'appelle Durand !!!

Valentino Durand, ce n’est pas trop dur à porter ?

Non mon prénom c'est Florent. Valentino c'est pour Valentino Rossi le pilote.

Ah tu sais la formule 1 j'y connais pas grand chose, t’es vachement bronzé,  tu reviens des îles ou quoi ?

Je bosse sur les chantiers, t’es con toi.

J’ai bouffé toutes les pilules, une double vodka pour bien faire passer le tout. Ouais Valentino, c’est le type qui était assis tout à l’heure à la place du mort.

Gros blanc.

Un mec déguisé en en ours me récite son pack personnel de réflexion sur la vie, le monde. Pour conclure, je lui assure que s'il avait ma bite dans sa bouche, et bien, il raconterait sûrement moins de conneries. M'aurait-il prit pour un gay ? Mais non, je déambule, le décor s’enroule sur la trame de la musique, par à coups successifs. Je suis zombie.

Zombie. Je rencontre une déesse au coin de la piste de danse. Ses mouvements aériens, une chorégraphie panthéistes, mes lèvres bougent toutes seules, récitent une prière. SUCK ME I’M FAMOUS  / KLUBB€R$ / SUCK ME I’M FAMOUS / ...  Sa petite sœur distribue des sucettes, elle prépare un show sexy avec des arlequins, ils portent des masques de tueurs en série.

Zombie.

Je suis zombie. Je me réfugie comme un haïtien à l'abri d'un tremblement de terre. Mon havre de paix, les toilettes. Un type passe un coup de lavette. A oui, un mec passe le balai. Je m'installe dans ce havre de paix clinique pour entrer en communion avec l'âme sourde et brûlante des lieux.

Je n’ai plus de pilule. Est-ce un mal ? Est-ce le début de la descente ou juste une illumination ? Ca va vite, très vite. La porte ouverte, le spectale en 3D.

Il dit "vos verres" je comprends "va t'faire".

Il dit "excuse" tu comprends tu suces.

Il dit "c'est le règlement" il comprend "règlement de compte".

“il, c’est le mec des chiottes, un type normal a priori, sauf que les effets de la drogue transformèrent sa coupe de cheveux brossée en une montagne de pics dantesques et malfaisants.

Et pourquoi ce type lave-t-il les chiottes à cette heure là bordel ! C'est quoi se délire ? Il nous veut quoi putain ? Ca va partir / jele sens là / rtiens moi bordel. Putain ! Dans le cadre des chiottes j'ai vu passer trois poings bien méchants ; trois coups en pleine face dans l’homme de ménage, il tombe, en 3 étapes : CHOC / RECUL / CHUTE. Valentino m'aperçoit - me souri - sort de mon champ de vision - happé par une demi-douzaine de bras du service de sécurité.

Responsable des sanitaires, G. avait reçu vers 3h00 du matin de violents coups au visage. La scène avait été filmée par le système de vidéosurveillance de la discothèque. L’auteur des coups avait rapidement été maîtrisé par le personnel de sécurité du dancing.
Source : La Gazette.

J’attends le générique de fin. Un mec m'embarque sur le parking pour me déposer sur le bord d'une route de campagne. Seul souvenir de ce voyage : il s'excusait de ne pas pouvoir m’emmener plus loin. Il habite dans le village d'à côté. Sûrement un chic type, un peu paumé, dépassé par les évènements.

Comme nous tous.

Un personnel du Cap'tain à Tournai a trouvé la mort ce week-end, suite à une altercation. A l'origine, il aurait demandé à une bande de jeunes Axonais de ne pas se rendre aux toilettes avec un verre d'alcool à la main, comme le règlement de la mégadiscothèque l'exige.
Source l’éclaireur.

Je pose mon cul sur une borne kilométrique, me roule une clope, repense à toute cette histoire. Les brumes émanant du bocage siéent parfaitement à mon état mental.

Tout ceci est-il réel ? Depuis des kilomètres j’entends un claquement et les paroles d'une chanson tournant en boucle dans mon crâne.

Yeah,
we pay our debt sometime
Guess it's over now,
I seem alive somehow
When it's out of sight,
just wait and do your time
mmm mmmmmm mmm...

Un vieux truc à la gratte acoustique qu'écoutait mon grand frère et dont je ne saurai me rappeler ni le titre, ni l'interprète. Les claquements se font de plus en plus présent, je relève la tête. Un vieil homme coiffé d’un chapeau me toise du haut de son cheval.

Alors dites donc, vous voila bien mal embarquer ?

Hum… Etre embarqué, c'est au moins être sur une voie.

Mars 2010

Le mois dernier.

Des jeunes d’une cité sans problème envoyaient un flic dans le coma.

Des conducteurs fauchaient des mères de famille.

Mais l’histoire n’est pas là, j’ai mené ma contre-campagne.

Email reçu le 10 février 2010
Objet : Elections régionales - Sondage du 10 février.
Message : Connaissez-vous le candidat qui a franchi la ligne jaune ?
Réponse a : Oui ?
Réponse b : Non ?
Réponse c : Peut-être ?
Réponse d : Ne se prononce pas ?

Des emails dans ce style j’en reçois un paquet chaque semaine. Souvent moins obscurs. Surtout de la part de corbeaux. La fracture numérique ne concerne pas cette espèce. Rien de tel pour garantir l’anonymat de nos informateurs.

Email envoyé le 10 février 2010
Objet : Votre sondage
Message : Bonjour, je ne me prononcerai pas encore. Pouriez-vous m’en dire plus, quelle est cette ligne jaune ?

Il paraît que l’on peut retrouver l’auteur de mails anonyme avec l’adresse IP ou une technique de ce genre. Mais notre politique éditoriale considére tout contact entrant comme de l’information. C’est le moteur de la presse locale, là où les choses se déroulent. Et à ce moment de la campagne nous étions en panne sèche.

Email reçu le 11 février 2010
Objet : Elections régionales - Sondage du 11 février.
Message : A partir de quand franchit-on la ligne jaune ?
Réponse a : Quand on ment ?
Réponse b : Quand on est coupable ?
Réponse c : Quand on est complice ?
Réponse d : Quand on sait et que l’on cache ?

Email envoyé le 11 février 2010
Objet : Votre sondage d’aujourd’hui
Message : Bonjour, votre petit jeu de sondage est assez distrayant. Malgré tout je trouve cela encore très abstrait pour y déceler un intérêt journalistique. Le week-end qui se profile vous donnera-t-il plus d’inspiration ?

Ce sera mon enquête personnelle. J’entrevois quelque chose d’explosif. Une bombe pour le rédac’chef. Même si pour cela je dois le déranger dans son bureau pendant qu’il glande sur internet et m’écoutera d’une oreille sans pouvoir se retenir de se curer le nez avec le pouce.

Email reçu le 15 février 2010
Objet : Elections régionales - Sondage du 15 février.
Message : En matière de propagande politique la ligne jaune est une ligne mouvante. En matière de journalisme également. J’ai profité de ce week end pour vérifier mes preuves sur une affaire touchant aux prochaines élections. J’allais presque oublier le plus important, le sondage.
A votre avis, pour quelle raison recevez-vous mes emails ?
Réponse a : Par hasard ?
Réponse b : Parce que vous êtes un bon journaliste ?
Réponse c : Parce que vous êtes l’homme de la situation ?
Réponse d : Parce que ?

Email envoyé le 15 février 2010
Objet : Vos sondages à la con
Message : Nous sommes lundi matin, j’ai la gueule dans le sac. Alors des emails à la con comme le votre je peux vous dire que j’ai autre chose à faire que de jouer aux devinettes. Merci de ne plus importuner la rédaction de notre journal. A l’avenir vos emails seront directement classés dans le SPAM et ne seront pas lus.

Je n’ai pas pu résister longtemps avant de retourner dans ma boite de courriers indésirables pour vérifier s’il s’y trouvait une réponse de l’expéditeur inconnu.

Email reçu le 15 février 2010
Objet : [SPAM] Re: Vos sondages à la con
Message : Tout d’abord veuillez recevoir mes plus plates excuses. Pour faire court et synthétique voici quelques réponses.
Réponse a : Il s’agit d’un des principaux candidats.
Réponse b : Les victimes n’ont pas idée de ce qu’on leur cache.
Réponse c : Quelque soit la raison pour laquelle vous recevez ces emails, c’est que vous êtes celui qui doit les lire.
Réponse d : Vous songez à classer mes messages dans le SPAM, vous ne vous doutez pas à quel point vous êtes proche de la vérité.

L’email de mon informateur se fondait dans la masse de courrier vantant les mérites du vicodin, offrant des entrées gratuites pour des casinos en ligne ou des bons plans pour trouver l’amour dans les pays de l’est. Dès le début le mot SCOOP clignotait dans ma tête.

Email envoyé le 18 février 2010
Objet : Rendez-vous
Message : Bonjour, ce que vous avancez m’intéresse. Permettez-moi de vous proposer un rendez-vous physique pour discuter de tout cela. Vous devez le savoir, je ne suis pas vraiment journaliste, pas un vrai journaliste avec la carte de presse et tout et tout. Je reçois les messages non attribués, c’est pour cela que je reçois vos messages, le saviez-vous ?
Si ces conditions vous conviennent et que vos informations révèlent une valeur journalistique je ferai tout mon possible pour assurer leurs publications. D’une manière ou d’une autre.
Bertrand XAVIER

Rendez-vous le soir même au rayon multimédia d’un hypermarché de la ville. Je prends un lot de 5 paquets de café en promo à l’entrée du magasin pour me donner un minimum de consistance, c’est également le signe de reconnaissance.

Des badauds tournent autour d’un îlot d’ordinateurs portables répétant inlassablement une publicité animée. Un couple mixte s’extasie devant une webcam qui reflète leur image dans une des petites cases de l’animation, sous l’accroche Effaçons les limites .

L’indicateur, à première vue, un russe, coiffé à la brosse, très blond, une veste en cuir flottant à quelques millimètres du sol. Le seul consommateur de ce magasin sans aucune course en main. Il tape, il pianote, à une cadence infernale sur le clavier d’un Notebook ACER Aspire. Son prix, 599 euros, il devance ma question - une très mauvaise affaire - devance mes pensées - vous avez la clé usb ? - me la prend des mains - ce n’est pas la peine de faire faire semblant de discuter.

C’est inutile.

Alors voila comment ca va se passer. J’ai tapé un message dans un fichier texte sur cet ordinateur. Ce texte je vais l’enregistrer sur la clé. Quand le transfert sera fini je fermerai le fichier sans l’enregistrer. En clair, la source de ce texte n’existera que sur votre clé. Au même titre que l’expéditeur des emails que vous avez reçu sera introuvable quelque part sur une île du Pacifique.

J’ai repris ma clé juste avant qu’un vendeur décide de me vanter les mérites de la machine. Juste le temps de perde la trace de mon informateur.

F:\spam\spam.txt
Le spam, ca commence par un message indésirable dans une boite email, un commentaire inapproprié sur un blog ou dans un groupe facebook, jusqu’à son apogée dans l’espace publique.
Le spam, la petite phrase répétée, le petit commentaire, la polémique quotidienne, le communiqué d’un collectif subventionné en réaction à un dérapage, la nouvelle forme du discours politique, la petite idée reproductible sans contrôle à travers tous les réseaux et dans tous terminaux disponibles comme une cellule cancéreuse.
Le spam, c’est un écho, une mensonge de fond en position overdrive, une accumulation qui entretient l’illusion de débat.

En guise d’introduction j’aurais du me présenter mais c’est inutile. Voici l’essentiel. Je suis en mesure de prouver :

- qu’un site spécialisé dans l’information régionale en ligne possède une base d’emails importantes, il s’agit de milliers d’inscrits à la newsletter de ce site.

- que cette base de données a été fournie à un parti politique important, jouant la gagne dans les élections.

- qu’à une fréquence régulière, et depuis plusieurs semaines, des milliers de personnes reçoivent des emails de la part de cette formation politique sans avoir rien réclamé.

Si je suis aussi sûr de moi c’est que j’ai plusieurs témoignages de personnes ayant reçu les spams et je détiens les codes d’accès à l’interface d’envoi de ces emailings. Une interface qui contient à la fois les adresses, les archives et les moyens d’envoyer les emails.

Si vous êtes prêts, faites moi signe dans les petites annonces de votre quotidien.

L’éclaireur - Edition du 20 Février
Rubriques petites annonces
Annonce 248751
JH 19 ans recherche JH mm âge passionné par l’informatique et l’information pour relation d’un soir. Répondre au journal qui fera suivre.

La réponse ne s’est pas fait attendre, j’imaginais un vrai rendez-vous physique, mais en guise de relation d’un soir je n’ai eu le droit qu’à une sorte de visioconférence. Par un moyen technique qui m’échappe, à l’heure fixée, il a pris possession de mon ordinateur, ou m’a donné la main sur sa machine.

Peu importe la technique, nous étions deux à pouvoir agir sur cette fameuse interface d’envoi d’emailing. J’ai donc eu le droit à une visite guidée qui a confirmé les informations du fichier texte.

Plus qu’une visite guidée ce fût une formation complète à l’utilisation du logiciel.

J’y suis retourné, plusieurs fois, et j’ai pris un malin plaisir à réalise ma propre contre campagne.

Entre les deux tours, votre boite aux lettres électronique, ou vos courriers indésirables afficheront un nouveau message.

Un de plus.

Objet : Note confidentielle de campagne N°25
Message : Bonjour Monsieur, Bonjour Madame, Bonjour Mademoiselle
Comme vous le savez, notre formation politique est en passe de perdre aux prochaines élections politiques. Perdre, c’est un euphémisme. On va bien se faire enculer, oh oui.
Alors pour notre dernière note confidentielle de campagne nous ne vous transmettrons aucune information calomnieuse, aucune rumeur abjecte, nous souhaitons simplement vous remercier chaleureusement de votre fidélité et de votre naïveté pour avoir apporté un quelconque intérêt à cette mascarade médiatique.
Pour terminer, un dernier sondage. Ce dimanche, irez-vous voter :
Réponse a : Pour faire semblant ?
Réponse b : Pour rire ?
Réponse c : Pour faire entendre la voix de vos convictions politiques?
Réponse d : Pour le plaisir de participer à une raclée historique ?

« Message envoyé avec succès aux 57 543 destinataires »

Avril 2010

Il ne s’agissait au départ que d’une soirée de retrouvailles avec un ami d’enfance.

Cette catégorie d’ami avec lequel vous partagiez votre désoeuvrement durant de nombreuses vacances d’été.

Je l’ai retrouvé sur ce délicieux site internet qu’est Copains d’avants. Pour une fois, c’est un ami de sexe masculin que j’ai retrouvé. J’ai plutôt l’habitude de surnommer ce site Copines d’avants, Coups d’un soir.

Sa fiche annonce qu’il a voyagé une fois aux USA, il aimerait y retourner, il aime le hard rock et il est toujours supporter du PSG, et qu’après avoir terminé ses études tant bien que mal, il est devenu employé. Il travaille dans un entrepôt.

Nous travaillons tous dans des entrepôts.

Des entrepôts de logistique.

Des entrepôts déguisés en usines.

Des entrepôts grimés en centres commerciaux.

Des entrepôts maquillés en sociétés de service.

Après quelques bières nous convenons amèrement que la fonction d’un entrepreneur c’est de faire travailler des employés dans des entrepôts. Voila pour nos rêves d’enfance, moi je voulais faire journaliste. Je suis devenu à peine pigiste.

Au lieu d’évoquer d’hypothétiques perspectives d’avenir, nous nous remémorons des souvenirs de notre jeunesse. Toujours une bière à la main, nous discutons de personnes que nous n’avons plus de nouvelles depuis des années. Nous évoquons les figures, les lieux, les instants d’une mythologie commune, le bon vieux temps, où les souvenirs poussiéreux se mêlent à quelques fantasmes inassouvis et aux affabulations de nos esprits caustiques.

Nous sirotons quelques bières de plus sur le balcon. La plus haute des terrasses de cet entrepôt de béton et de métal de neuf étages. L’horizon est lui aussi cerné d’entrepôts. Restauration rapide, hypermarché, annexes de galeries marchandes, magasins de bricolage, de jardinage, boutiques franchisés à pagailles, concessionnaires auto, stations de lavages automatisées...

Du béton, du métal, du plastique, du néon. Malgré tout, le printemps démarre, la nature est en rut. Des familles entières se pressent à l’inauguration d’une nouvelle enseigne sur un parking décoré de quelques bribes de végétaux disposés çà et là par un paysagiste négligeant.

J’ai préparé une petite surprise pour Romain. J’ai retrouvé dans les archives du journal où je travaille quelques coupures de presse, rubrique faits divers, d’une époque où nous pratiquions une forme de chasse pour le moins originale et urbaine.

Hebdomadaire du 16 Septembre 2005

Gros titre : La détresse d’une habitante de la résidence Québec

[] Simone nous montre en tremblant une photo de sa chatte [] Il en était déjà question dans une édition précédente, mais le phénomène semble s’amplifier avec le temps  […] Ce ne sont pas moins d’une cinquantaine de chiens et chats qui auraient disparus cet été […]  Ces animaux sont ils victimes d’un empoisonneur, de pièges destinés aux nuisibles ou encore de voleurs à destination du marché noir ? « La question reste ouverte » nous déclare le responsable local de la SPA […]  Et Simone nous remontre une dernière fois le cadre photo, les larmes aux yeux […]

Romain n’avait rien oublié de cette période. Les après midi à guetter par la fenêtre. Se relayer en attendant qu’un foutu animal pointe le bout de son nez dans le champ. Derrière chez lui, tout au fond d’un lotissement, depuis la fenêtre de sa chambre. Avec un fusil petit calibre, lunette de visée et silencieux vissé sur le canon. Personne ne nous a jamais vu ni entendu.

Il aura fallu des années pour que quelqu’un découvre les corps.

Hebdomadaire du 25 Mai 2009

Gros titre : La découverte d’un charnier provoque l’émotion des habitants

Cette découverte aussi macabre que rarissime a eu lieu dans un champ jouxtant un quartier résidentiel, actuellement en cours d’extension […] Des ouvriers du bâtiment sont « tombés » sur un charnier  […] Cette découverte intrigue et émeut un quartier dont la vie a été empoisonnée pendant de nombreux mois par une sordide série de disparitions d’animaux  […] Tout au long de l’été 2005 notre rédaction avait relayée la peine et la détresse de certains habitants de ce quartier résidentiel de la ville de B. […] C’est presque une centaine d’animaux domestiques qui avaient disparus en l’espace seulement de quelques semaines […] A l’époque aucune piste n’avait permis d’identifier la cause de ces disparitions […] Les habitants interrogées nous laissent entendre que la résignation l’a emporté sur la colère et que cette découverte ravive des plaies qu’ils pensaient refermées.

Encore quelques bières et la zone commerciale se vide de ses visiteurs pour se repeupler d’une foule nocturne se réunissant autour de voitures tuning et de motos stunt. De l’autre coté du parking, un autre type de visiteurs a posé son campement de camionnettes blanches et de longues caravanes Lord à double essieu depuis plus d’une semaine.

Des touristes selon ma première impression. Des enculés de manouches dixit Romain. Un sourire malsain se dessine sur son visage avant de m’annoncer qu’il possède toujours cette fameuse carabine 22 long rifle. A ce moment de la soirée je ne le prenais pas au sérieux même si je reconnaîtrais ce sourire entre tous.

L’alcool m’avait rendu disposé à tout type d’expérience.

Si cela peut encore me dédouaner.

A partir de cet instant je tenterais d’arranger les bribes de souvenirs déformés par l’alcoolémie et l’adrénaline pour reconstituer une chronologie approximative des évènements découlant d’une idée stupide : Tirer à vue sur un parking d’hypermarché.

Nous éteignons les lumières de l’appartement pour garantir notre invisibilité.

La musique techno émane à plein volume des boomers et autres subwoofer des voitures customisés. Des moteurs poussés à la rupture. Un concours de puissance. Et des filles. Et des motos. Du strass, des habits fluos, du chrome ruisselant sous la lumière clinique du logo Carrefour.

De l’autre coté. Les gens du voyage. Les nomades. Les manouches. Aussi quelques automobilistes à la station essence 24/24.

Au centre. Plus loin. Plus haut. A ma droite. Romain. La carabine à l’épaule.

Légèrement déséquilibré. Grisé par la connerie à venir. Moi. Le guetteur.

J’observe le parking à la recherche de la meilleure cible. Romain choisira avant moi. Les manouches. Il tire une première fois : la caravane. Une seconde fois : Une troisième : dégomme un pneu. Puis d’autres coups encore.

Silence.

Sur le parking. Les jeunes. Ils n’ont pas saisis. Le vacarme de leurs engins couvre les cris des manouches Ils inspectent la caravane.

Rires.

En vrille sur le parking. Qui a commencé ? Qui a pris des coups ? Qui en a distribué ? Peu importe. Les mecs se bagarrent.

C’est le moment de vraiment foutre le bordel. Romain épaule. Tire deux fois. L’intervalle ? Aucune idée. L’ordre des coups de feu ? Aucune idée.

La musique éteinte - résonne le son des insultes et des corps se fracassant sur le sol. Des filles projetées sur le sol par un gros barbu. Romain ne l’a pas loupé.

C’est que du 22 !

L’une des bonnes femmes aux camionnettes n’est pas là pour rigoler. Elle nous a repéré et hurle dans son dialectes aux hommes de la tribu.

Refugié - accroupie sur le balcon - cherche à tout entendre sans me faire voir - devenu la nouvelle cible.

Ils frappent déjà à la porte de l’immeuble et balancent des bouteilles vides - je crois - sur les murs de la résidence. Ils n’arriveront pas à forcer le digicode - c’est clair - un arbuste s’enflamme - calme nos fous rires d’alcooliques - faut descendre pour voir. 

L’escalier tourne. Je tourne. Je titube, me rattrape au tableau d’affichage de la résidence. Je tends un papier jaune à Romain qui m’est resté dans les mains.

« Avis de detresse »
PERDU petite CHATTE nommé « ESPERANCE »
Elle est fine et tigré : type européen de gouttière,
Les yeux verts bronzes
Avec collier bleu en plastique antipuces
Elle est très gentille et douce elle se laissera facilement attrapé
Nous viendrons la recherché
Si vous l’avez vu merci de nous appeler au 06 51 07 77 XX
RECOMPENSE OFERTE – MERCI BAUCOUP

J’éclate une dernière fois de rire en retrouvant le papier dans mes poches le lendemain. Romain l’a appelé pour lui dire que les manouches ont capturé le chat pour le manger en barbecue devant la résidence.

Gros titre : Le Centre Commercial en flamme

Qu’est-il arrivé, dimanche, dans la zone commerciale V. ? Pour l’instant les enquêteurs ne se prononcent pas ? Et pour cause : Une enquête sur les causes précises des incendies est encore en cours. Les premiers éléments ne permettent pas encore d’affirmer pour quelle raison des individus ont mis le feu à des magasins. Acte de diversion pour un cambriolage ? Conséquence d’une rixe sur fond de racisme anti-nomade ? Simple volonté de destruction ?

Source : L’éclaireur.

Mai 2010

Elle me parlait de diversité, de multiculturalisme, de métissage, de tolérance, de toutes ces évolutions de la société. De la mixité sociale qui règne dans sa profession. Surtout, elle semblait me reprocher que ces thématiques ne ressortent pas de mes chroniques qu’elle avait pu lire sur internet.

Et alors ?

Et si je n’en avais rien à foutre ?

Et si je ne traitais pas de … thématiques ?

Elle ne me l’a pas sorti aussi brusquement et je ne lui ai pas répondu aussi méchamment. C’est une avocate et je suis, pour l’heure, un plaignant. Donc pour le moment ce ne sont pas ces remarques qui me traquassent.

Alors pourquoi elle me parlait de tout cela ? Pour faire passer le temps avant le jugement. Vous savez le jugement pour l’histoire du mois dernier avec les manouches, les jeunes qui faisaient du tuning sur le parking, la carabine, le feu devant l’immeuble et tout ce bazar.

Pour quoi elle me parlait de tout cela ? Parce qu’elle défend des causes perdues d’avance. C’est une avocate commise d’office, idéaliste, avec la mauvaise habitude de porter sa main au cou lorsqu’elle prend la parole ; comme si elle avait peur d’être décapité par une situation préoccupante.

Je crois qu’elle me parlait aussi de cela pour me prouver quelque chose. Comme si elle savait d’avance que le jugement n’aurait que peu d’impact sur moi. Je suis bien placé dans mon métier pour savoir que ce genre d’histoire ne pisse pas loin en matière de condamnation. Du sursis, quelques heures de TIG. 

Ou bien tombe-t-elle amoureuse de ses clients ?

Se prend-elle pour la Miséricorde ?

En plus de nous défendre, il faut croire qu’elle se sent tenue de nous sauver, de nous ramener dans le droit chemin. Pour preuve, la liste de ses patients, si j’ose dire, qu’elle m’énumère.

Elle parle, elle parle, elle parle. S’ils ont fait des choses mauvaises, ils sont capables de s’en sortir. Je crois en eux, voila. 

Elle croit que je suis sur la mauvaise pente, qu’elle connaît des gens dans l’associatif qui serait content que je leur fasse des chroniques, ajoute-t-elle.

Et pour ce site où vous écrivez, on ne sait pas trop où il se situe au niveau politique. C’est suspect. La preuve, regardez où cela vous mène, renchérit-elle. Elle ne devrait pas s’occuper de se genre de choses, c’est à vous de faire le bon choix, conclut-elle. Je suis d’accord.

Elle me parle de K., simple casseur.

Une personne retournant, vendredi vers 20h50, à sa voiture a eu le déplaisir de la voir dégradée. Dans le même temps, il a entendu un bruit de bris de vitre. Un individu était en train de s’attaquer à deux voitures de police.

Le témoin a crié et K. a pris la fuite en courant. L’alerte a été immédiatement donnée. K. a été très rapidement repéré sur la place S. par des policiers. Il était couvert de poudre d’extincteur et ensanglanté.

Interrogé sur les raisons pour lesquelles il était maculé de sang (il s’était coupé avec les vitres des voitures qu’il venait de casser), il a répondu ne pas savoir. Les traces de poudre? Il ne comprend pas non plus !

Il s’était pourtant servi d’un extincteur pour casser les voitures... Mais il n’a rien fait ! Sinon se promener dans la rue.

Elle m’assure qu’il a changé depuis. En tout cas il essaierait. Elle me parle de M., petit dealer.

Le conducteur, âgé de 23 ans, a essayé de semer les policiers, mais a rapidement été « coincé ». Une fouille corporelle a permis de découvrir 17 grammes de drogues sur lui (neuf grammes de cocaïne, 1 gramme d'héroïne, 1 gramme d'ectasy et six grammes de cannabis), mais également 1 000 euros en liquide. Le passager indiquait alors avoir consommé une gélule de MDMA. La fouille de la voiture a suivi, permettant de mettre la main sur 3 000 € en liquide.

L'individu, déjà condamné pour des faits similaires, est en état de récidive légale. Il a été placé en détention provisoire à la maison d'arrêt.

Lui aussi serait revenu dans le droit chemin. Du moins il ne toucherait plus aux drogues dures. Elle parle de H., violeur qui sortirait tout juste de prison. Il aurait payé sa dette à la société.

Un individu aurait suivi une jeune femme âgée de 25 ans dans le bus et l’aurait ensuite violée à son domicile. Il aurait ensuite dérobé plusieurs objets de valeur à sa victime avant de prendre la fuite.

L’homme est âgé de 35 ans et est connu des services police pour avoir déjà commis plusieurs infractions impliquant des armes et des stupéfiants. Grâce à son ADN retrouvé sur les lieux du crime, les policiers ont pu confondre le violeur.

Nous sortons du tribunal. Comme prévu j’ai pris du sursis et une peine de travail d’intérêt général. J’assure à mon avocate que je mettrai dorénavant mon énergie à profit d’une cause plus humaine que ces histoires de fin du monde, comme pour aider des gens dans le besoin, des cas sociaux et que j’agirai pour le bon vivre ensemble et tout et tout.

Au fond, cette chronique n’a pas vraiment d’importance, c’était juste l’histoire d’une jeune avocate et de faits divers commis tous les jours partout en France. Elle n’aurait pas d’importance si le lendemain je n’avais appris à la une du journal que Sophie, cette avocate que j’appréciais malgré tout, s’est faite violée et égorgée dans la soirée par l’un des anciens clients, le susnommé H.

Au retour du tribunal.

Juin 2010

A la sortie du tribunal, j’ai emménagé dans un nouvel appartement. L‘annonce ne précisait pas les bruitages des voisins, mais il fallait que je change de coin, c’était devenu intenable mais je ne m’expliquerais pas sur ce sujet.

Le propriétaire me tend les clés.

Première action, ouvrir ma boîte aux lettres, remplie de courrier.

Depuis je passe un temps fou à lire la correspondance à sens unique de congénères dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Certains se sont exilés, certains seraient morts, certains mènent une vie en apparence normale.

Voici l’histoire de Régine.

Le compte courant de Régine est en situation irrégulière. Sa banque est très prévenante. Elle se permet de lui signaler que son compte présente à ce jour un solde débiteur de 2.630,88 euros ; en dépassement de 630,88 euros par rapport à son autorisation de découvert.

C’est l’état du jour, le courrier sur le haut de la pile.

La banque demande à Régine d’approvisionner son compte dans les plus brefs délais, et ce, par tous les moyens à sa convenance et toute courtoisie. La banque lui propose également de contacter l’un de ses représentants en cas de difficulté passagère.

En conclusion, la banque prie Régine d’agréer l’expression de ses salutations distinguées.

La banque ne se contente pas de m’envoyer des lettres de relance. Elle m’envoie les relevés de compte pour que j’examine au plus juste ses difficultés financières. J’aimerai du fond du cœur que Régine sorte de l’ornière. Depuis 6 mois, plus aucune rentrée d’argent.

Scénario : Régine perd son boulot, se barre sans laisser d’adresse. Le proprio laisse tomber l’affaire et cherche à louer au plus vite. Je tombe au bon moment.

Seul hic : Pourquoi je ne reçois que du courrier de sa banque ? Pas de courrier de l’administration, pas de courrier de sa famille, pas de bon de réduction d’un programme de fidélité, pas d’invitation au vernissage d‘un artiste local, ni de courrier la conviant à l’ouverture d’un bazar land ou aux soldes chez Kiabi.

J’aimerai éviter les problèmes alors j’appelle la banque. Commence un interminable ballet de transferts téléphoniques. J’ai eu la présence d’esprit d’enregistrer les appels à l’aide d’un dictaphone MP3.  

Bonjour, Bertrand XAVIER à l’appareil, je vous appelle car l’ancienne locataire de mon logement rencontre des difficultés financières passagères et elle n’est pas en mesure de recevoir les courriers que vous lui envoyez. Pouvez vous faire quelque chose pour que je ne reçoive plus de courrier de la part de la banque et surtout que les huissiers ne viennent pas chez moi ?

Je ne comprends pas très bien votre situation, est-ce que vous nous avez un courrier pour votre changement d’adresse avec accusé de réception ?

Bonjour, Bertrand XAVIER à l’appareil, je vous appelle car l’ancienne locataire…

Il n’est pas trop tard pour renflouer votre compte, souhaitez vous procéder par espèces, chèque ou par virement bancaire ?

Bonjour, Bertrand XAVIER  à l’appareil, je vous appelle…

Mais à qui ai-je l’honneur, vous êtes le tuteur de Mme. Xxx ?

Bonjour, Bertrand XAVIER à l’appareil…

Expliquez moi la situation plus en détail ? Pouvez-vous venir dans notre agence ?

Ecoutez, je prends tous les documents et je me rends dans votre agence, c’est bien celle qui se trouve dans la galerie marchande de l’hypermarché A. ?

Je raccroche, ouvre le frigo, me sers une bière, m'affale dans le sofa. J’aurais fais un piètre tuteur. La pile de courrier en attente est à la limite de s’écrouler. Je vide ma bière d’un trait et commence le tri. J’en extirpe ce qui concerne Régine pour déposer le tout à la banque.

D’un coté, un tas courriers de relance et de l’autre un tas relevés de compte. Je me vois déjà à la banque déposer mes deux tas bien rangés et lancer à la guichetière démerdez vous avec vos conneries. Je pousse le vice à classer les pages par ordre chronologique. Je n’aurai aucun reproche.

La dernière feuille posée sur le tas relevés de compte est pleine d’écritures comptables. Je la soulève, vérifie celle d’en dessous, quasiment vierge. Celle d’en dessous aussi et ainsi de suite. A peu de choses près elles se limitent à un gros versement milieu de mois et un gros virement dans la foulée. Je retourne dans la cuisine me servir une autre bière.

Cette putain de canicule. Et dire que l’on est qu’au mois de juin.

Je reprends le dernier relevé, le relis une fois. A la seconde lecture, je comprends que si je ne porte pas ça tout de suite à la banque, je dois m’attendre à de gros soucis.

A la troisième lecture, je me ressers une bière pour oublier le scénario morbide qui se trame dans ma tête. Avec une bière de plus je me dis que je devrais appeler la gendarmerie. Encore une bière et je déballe tout dans le journal. Dictaphone ON :

Allo Bertrand XAVIER à l’appareil, j’enregistre, je suis journaliste ou détective privé, peu importe c’est pas le problème et je commence à tenir une bonne cuite. Voici l’histoire de Régine mon ancienne locataire, enfin vous savez ? Celle qui habitait là avant moi. Bon, peu importe écoutez moi cette histoire vous allez rappliquer vite fait bien fait. Ca commence avec un virement.

CARTE 4973019738961643
RETRAIT DAB 06/02/10 16h30
Débit 400 euros

Alors c’est ici que ça commence, j’ai des relevés de banques qui arrivent ici alors qu’elle n’habite plus chez moi. Alors ça commence par 400 euros. Un type lui pique de l’argent. Oui je sais c’est un peu tiré par les cheveux vous allez me dire. Ce n’est que 400 euros. Mais voila, écoutez bien ce qui va suivre. C’était comme ça tout les mois, mais à un moment ça change il y a des mouvements, comme on dit.

CARTE 4973019738961643
PHARMACIE
Débit 38,50 euros

Pourquoi passer à la pharmacie le lendemain ? Moi je pense qu’il l’a séquestre quelque part. Il lui a piqué le numéro de code. Elle s’est débattue, elle le mord ou bien il l’a tabassé un peu trop fort. Il file à la pharmacie pour acheter de quoi se désinfecter et faire un bandage, c’est une petite somme, pas grand-chose, un peu de désinfectant, de la gaze, du sparadrap, pas d'ordonnance.

CARTE 4973019738961643
PHARMACIE
Débit 67, 49 euros

CARTE 4973019738961643
AUCHAN
Débit 83,17 euros

Alors là c’est tordu. Il va deux fois de suite à la pharmacie. C’est là que j’ai vu le truc qui cloche. Imaginez qu’il s’agisse d’un médecin. Il peut se faire une ordonnance. Le toubib kidnappe Régine, il doit acheter de quoi la soigner et de quoi la droguer. Je suis sur qu’il l’a droguée. Il doit acheter des seringues et les substances qui vont bien ; Mais il se rend compte au dernier moment que le pharmacien va trouver ca louche. De l’alcool à 90, des bandes, des seringues, du sparadrap, du phénobarbital et du thiopental… Pourquoi pas des cordes et un scalpel ? J’y arrive, justement. J’allais presque oublier un détail, je crois qu’elle était sous tutelle.

Mais qui est son tuteur ?

CARTE 4973019738961643
BRICOMARCHE
Débit 147,86 euros

CARTE 4973019738961643
AUCHAN
Débit 35,33 euros

A oui qu’est ce que l’on peut bien acheter pour 147 euros, une tronçonneuse, une hache, une perceuse, des cisailles, tout un tas de trucs… Ensuite on fait le plein de gasoil à Auchan. 35 euros pour faire le plein d’une petite voiture, et on s’enferme. Les courses ont été faites à Champion. Il a commis une grosse erreur selon moi, il aurait du faire le plein avant d’aller acheter son attirail.

Je vous vois déjà arriver, vous allez me dire que la carte n’est pas perdue. Si c’était le cas, la banque m’aurait envoyé un courrier. C’est sur ! Vous pouvez être certain que la banque ne se gêne pas pour m’envoyer du courrier.

CARTE 4973019738961643
CHAMPION
Débit 83,17 euros

Ca ne vous parle peut être pas beaucoup mais Champion c’est en face de chez moi. Juste en face. Alors là je me dis, c’est pas possible. Imaginez une seconde, le toubib séquestre la fille. Il connaît la fille, c’est une grande incapable majeur, il lui pique un peu de thunes pour le fun, pour pas que madame voit des trucs suspects dans les relevés de compte. Il achète de quoi la droguer, de quoi abuser d’elle, il a même acheté des capotes à Champion, il abuse trop sur les doses de barbituriques. La fille lui claque dans les mains. Il doit se séparer du corps. C’est le bordel. Le mauvais plan. Il l’enterre, il achète le nécessaire au magasin de bricolage : Une scie, des sacs poubelles 100 litres, une pelle et le tour est joué. Mais voila, il a pas vu que le réservoir de sa bagnole était à sec. Il fait le plein, surtout s’il doit faire des bornes pour trouver un coin tranquille où fourrer le corps.

Mais pourquoi prendre le risque de tomber sur des randonneurs. Pourquoi enterrer un corps dans la nature pleine de promeneur à cette époque alors qu’il peut faire ça dans la cave. Je vérifie une nouvelle fois le montant des achats à Bricorama. Il a pu acheter une pioche et une pelle pour creuser mais ca ne nous donne pas le montant surtout que pour ce genre de travail, si l’on n’est pas un pro on achète le matos premier prix, le premier truc qui tombe sous la main. Ca peux varier du simple au double dans les prix.

Alors je continue mes investigations, descends à la cave pour voir comment on s’y prendrait si on devait enterrer un cadavre, j’ai toujours le relevé de compte dans la main. Ne coupez pas la communication. Je suis à la cave. Allo ! Oh ce serait vraiment dommage de casser cette dalle. Le sol est nickel, pas de trace, il est comme neuf. Il est comme neuf ! Vous m’entendez !!! C’est pas possible, il l’a découpé, vous m’entendez ? Il l’a découpé et il a cassé la dalle ! Il l’a enterré en petits morceaux et il a refait la dalle à neuf, vous n’allez pas me croire. C’est pour ça qu’il a explosé son budget bricolage ! Il faut que l’on vérifie tout de suite, il faut casser cette dalle ! Tout de suite ! J’appelle le propriétaire tout de suite.

Ha non, attendez deux secondes, le proprio se gare sur le parking de l’immeuble. Je vais tout lui expliquer. Tout va s’arranger. Vous m’av…

Après, plus rien sur l’enregistrement du dictaphone. J’ai du me péter la gueule, trop bourré. Ou bien … Je sais pas … Je sais plus. Rien à foutre. Tout ce que je sais c’est que j’ai une méchante gueule de bois ce matin. Et un bleu sur la tempe. Et ma boite aux lettres est vide. Et les relevés de compte ont disparus. Et le sol de ma cave est en terre battue.

Et je gratte le sol avec les ongles. Et Je me demande si je peux descendre encore plus bas.

Pour m’enterrer vivant.

Juillet 2010

Quelles vacances ! Je profite bien de ma dépression. Et de la pharmacopée qui l’accompagne.

A la sortie de l’hôpital, je suis revenu dans cet appartement. Il y a toujours les bruitages des voisins. A longueur de journée. Ou de nuit. Je ne marque plus la différence.

Viens donc une nouvelle chronique du fin fond de ma boite aux lettres.

Je fais vite. Un pack de Grimbergen me cligne de l’œil. Ardet Nec Consumitur proclame fièrement le phénix sur le packaging.

Puisse être ma devise et sortir de l’ornière.

Le propriétaire me rend visite, de temps à autres, pour prendre des nouvelles.

Le vieux docteur masochiste est formel. Le propriétaire tortionnaire n’est pas un tueur. Et encore moins un tueur d’handicapés. Et il n’y a aucun cadavre d’enterré à la cave. Si les journaux n’en parlent pas, c’est que c’est vrai.

De toute manière le proprio a eu le temps de les déterrer durant mon court séjour chez les malades. Mais le toubib, qu’est ce qu’il y connaît en sextueur en série ? Il se contente d’écouler ses stocks de Lexomil et de Prozac et de suivre son questionnaire médical à choix multiple.

Ma boîte aux lettres est toujours remplie de courrier qui ne m’est pas adressé. J’accompagne ces lectures avec un savant cocktail d’anxiolytiques et de vodka frappée. C’est le jour des prospectus. Je veille donc à ne pas paumer un courrier important au milieu de toutes les merdes. C’est arrivé une fois avec les courriers de l’hôpital. Un courrier malencontreusement jeté à poubelle et ce sont des journées d’emmerdes au téléphone.

La voisine du premier descend les escaliers. Elle s’avance vers moi, ouvre sa boite aux lettres, remplie des mêmes conneries de petites annonces pour des bagnoles d’occasion, de promos sur la charcuterie, d’offres spéciales pour des tapis d’orient ou pour une conférence médiumnique.

LES JEUDIS DU PARANORMAL
Nous sommes un groupe de personnes affectées par une épreuve.
Nous considérons qu’il faut agir dans notre région pour apporter une aide morale aux personnes en souffrance, marquées soit par un deuil ou une épreuve, soit désirant échanger des idées sur la spiritualité.
Nous organisons plusieurs conférences par an avec des intervenants tant spirituels que scientifiques (médiums, médecins, chercheurs, prêtres, etc...) qui apportent des témoignages sur la survivance de l'esprit après la mort.
Si vous ne pouvez pas vous déplacer à nos conférences, consultez notre WEB-TV.
T
outes nos conférences sont retransmises en direct.

Ca fait un petit moment que je ne t’avais pas aperçu. T’as l’air d’avoir la forme ?

Si j’avais des infirmières aussi délicates que toi ça se passerait encore mieux.

Fais attention, t’as fait tomber un papier par terre. Souffle-t-elle en feintant de ne pas entendre ma remarque.

Un post-it sur le sol. Ecrit à la main.

Ca doit encore être une de ces pubs pour des hommes à tout faire. Le genre de type qui va réparer ton ordinateur, tondre la pelouse et monter tes meubles ikéa. Le tout en une après-midi avec un crédit d’impôt de 50%.

Un type comme Tony Danza ? Il fait un peu tout mais pas grand-chose.

Elle sourit. Je souris. C’est con. C’est mignon. Je ne sais plus quoi dire.

Je lis le petit mot sur le papier en espérant trouver quelque chose de spirituel à lancer. Mon système nerveux est bombardé de décharges électriques. Ma vision perturbée par des grésillements multicolores. Je prie pour que mon cerveau ne déclenche pas le mode explosion. Un détail me reste en tête. Ses mains sur les hanches. Les doigts vers le sol.

C’est maman, pardonne moi.

06 77 13 09 xx

Je crois que c’est une erreur - une mauvaise blague. Je tends le mot à ma jeune voisine - rigole.

Comme un mongolien, probablement.

Elle attrape le papier, regarde un peu dans ton lot de prospectus, sûr qu’il s’agit un petit plaisantin qui a mis ce mot dans toutes les boîtes aux lettres du quartier. Le numéro sera celui d’un prof un peu sévère ou de la tête de turc du lycée voisin.

Elle me convainc de téléphoner, de ne pas laisser cette personne sans nouvelle… si elle s’est trompée. Elle me fait aussi remarquer que je n’ai pas encore mis mon nom sur ma boîte à lettre. Viens chez moi, on va lui passer un coup de fil. Elle garde le papier dans la main, et ne compte pas le lâcher.

Vous êtes bien sur la boîte vocale du 06 77 13 09 xx. Veuillez laissez un message après le bip sonore.

Allo, j’ai trouvé votre mot dans ma notre boîte aux lettres ce matin … euh … vous avez du le déposer dans la mauvaise boite. Voila … euh … bon et bien j’espère que vous arriverez à trouver la personne que vous cherchiez... euh … et bien au revoir.

Je coupe. C’est le moment de partir, ma voisine prépare ses affaires, enfile sa veste et me lance : Y a pas de problème, on a fait ce qu’il fallait. Faut que je file en ville, t’as une course à faire ? J’te dépose ?  Je la laisse s’évanouir dans la brume cobalt de mon cortex. Cette journée me promet soleil, chaleur et réconfort pharmaceutique.

Je ne repense plus à cette histoire.

Jusqu’à la semaine suivante.

Nouveau post-it.

Je pensais à des trucs joyeux, des choses simples, comme si j’allais acheter du pain à pied. Si je reprenais goût à la vie ? Oui devenir enfin journaliste, aller voir le toubib et lui montrer que je suis capable de reprendre le boulot ? Pourquoi ne pas tenter dengager quelque chose de plus sérieux avec Anne ? Ma voisine attentionnée.

Et voila que je retombe sur ces conneries.  

C’est maman,

j’ai eu ton message.

Dis moi si ca va.

Si tu veux,

Laisse-moi un message.

06 77 13 09 xx

Putain le délire. Je regarde autour de moi. Des étincelles. Des couleurs hors normes.

Je m’égare, je cherchais quelque chose. Je quoi ?

A oui putain qui a mis ce putain de post-it dans cette boite à lettres ? Je descends le perron, une voiture passe, le passager me regarde bizarrement. Très lenteeeeeemeeeeent. Ce ne serait pas lui des fois ? Il ne viendrait pas de démarrer ? Non. C’est les médocs ?

Rien ne bouge dans les parages. Même dans les buissons ? Ils frétillent. Il faudrait que j’en ai le cœur net. Je monte au premier. Je sonne chez la voisine, que je lui emprunte son portable. Elle m’ouvre, elle est en robe de chambre, outrageusement cintrée. Bonjour mademoiselle.

Ok vas -il est là sur la table basse. Je te sers un café ? J’attaque tout juste le petit déjeuner.

Merci

Merci  pour quoi ? Le portable ? Le café ? Tu veux un café ?

Oui oui

C’est encore cette histoire de mot ? C’est peut être vraiment ta mère aussi, tu t’es posé la question ? Tu sais j’y ai repensé et je me dis que l’on est juste voisin, je connais rien de ta vie…

Ca te fait marrer ce genre de truc, aïe aïe aïe. J’ai l’impression que quelqu’un me prend pour son fils ouais. Bon j’appelle et je règle ca cash.

Wahou, le nouveau Bertrand XAVIER prend des initiatives. Elle fait sa moue, un clin d’œil, si je n’étais pas aussi remonté je fondrais sur place.

Ca sonne une fois, deux fois, trois fois. Messagerie. Raccroche.

Je recompose le numéro. Sonne une fois, deux fois, trois fois. Messagerie. Anne se porte à la fenêtre ouverte. Ok j’ai compris. Je laisse un message.

Oui allo, c’est encore le type a qui vous mettez des papiers dans la boîte aux lettres, alors je sais pas si c’est un canular ou quoi mais ça commence à bien faire ce genre de conneries. Alors soit vous répondez au téléphone quand on vous appelle ou alors vous arrêtez de me laisser des mots. J’ai une santé fragile et …

La connexion se coupe, message est trop long - Vous avez la possibilité soit de l'écouter : tapez 1, soit de le garder : tapez 2, soit de l'effacer : tapez 3, soit de recommencer : tapez 4.

Bertrand ?

Oui excuse moi, je te laisse j’ai assez abusé de ta patience.

Non regarde, y a une dame la bas dans le parc, c’est marrant mais j’ai l’impression qu’elle avait le portable dans la main quand t’as appelé ; c’est peut être de la parano mais vas y réessaye, juste pour avoir le cœur net.

 Je compose le numéro une nouvelle fois, à ses cotés.

T’imagines si c’est vraiment elle ce serait terrible.

Terrible, oui.

Première sonnerie, seconde sonnerie, la femme au loin sort le téléphone de sa poche le place à l’oreille.

Oui allo.

C’est pas possible.

Allo.

C’est un canular ?

C’est … toi ?

Qui est à l’appareil ?

Mais c’est maman.

Je vous vois là bas au loin, dans le parc ! vous n’êtes pas ma mère.

Je raccroche - fonce dans l’escalier - remonte chez moi. - m’enferme - m’allonge - gobe cachetons à la volée. Une rasade d’alcool, de la vodka ? Je repense à cette histoire de cadavres dans la cave. Dans le noir en plein jour. Des images de pelles et des membres arrachés tourbillonnent et se mélangent dans ma tête.

Cette dame cherche un ancien locataire mort ?

On frappe à la porte. Plusieurs fois. La porte s’ouvre, elle n’était pas fermée. Anne s’approche du lit avec  une vieille femme. Elle égrène les perles d’un chapelet entre ses doigts, s’agenouille au bord de mon corps et pose son visage sur mon épaule. Elle pleure. Je me relève, lentement, la prends dans mes bras, la regarde au fond des yeux. Une seule chose sortira de ma bouche.

Je t’aime.

Elle pleure. Elle rit. Elle m’embrasse.

En même temps.

Aout 2010

La boîte aux lettres, se remplie tous les jours de courrier.

Salut Léna !

je suis dans le Nord Pas-de-Calais à Arras, la semaine prochaine je pars au massif central. Je vais bien et j’espère qu’on se reverra bientôt.

Gros bisous.

Signé : Emma (petit cœur en guise signature)

Moi aussi je vais bien.

Je viens de reprendre un deroxat.

J’aime beaucoup ton écriture enfantine, elle me réchauffe le cœur.

Je suis né à L.

J’aime ma ville.

J’ai comme une envie de la voir sûre, propre et à nouveau ambitieuse. Et vous ?

Merci de votre confiance.

Signé : B. Un homme politique local.

Je me reprends à deux fois pour comprendre le sens de cette carte et me ressert une vodka par la même occasion..

Comment ce type compte-t-il rendre cette putain de pissotière qui nous fait office de ville en distribuant des détritus dans les boites aux lettres ?

Déjà une semaine de passée. Du temps chaud et hôtel agréable (2 piscine et prêt de la mer)

Bisous à partager avec Monsieur Loulou.

Cette carte postale vient d’un pays lointain, les photos donneraient presque une image positive du tiers monde. 

Je vis le retour de ma mère dans ma vie comme un véritable cataclysme, je n’ai pas besoin d‘une seconde maman.

Et je ne connais pas de Monsieur Loulou.

Merci pour lui.

Les 30 Jours Gagnant sont pour vous…

GAGNEZ 30000 euros

Dès le 30 septembre 2010 grâce à votre carte PASS

Si je pouvais être encore en vie à cette date…

Un bonjour très très ensoleillé du portugal, ce qui diffère totalement du nord de la France.

Signé Françine.

A qui le dis-tu ma chère Françine.

Depuis quand le soleil a-t-il décidé de ne plus se lever sur mes nuits ?

Les journées du paranormal

Conférence « Les preuves scientifiques d’une vie après la vie »

Nous feront le point sur les dernières nouveautés concernant les expériences de mort imminente (EMI ou NDE).

Dimanche 29 Aout 2010 à 14h00

Et si le prochain prospectus pouvait m’annoncer qu’il existe une vie pendant la vie.

Septembre 2010

En temps normal c’est le genre de truc qui n’aurait du jamais arriver. Tout le monde doit garder son calme.

Déjà personne ne devrait autoriser une plaque d’immatriculation avec l’inscription PD. Même si c’est un robot ou un logiciel. Il devrait quand même exister une loi dans ce pays pour empêcher ce genre d’erreur.

Pourquoi c’est tombé sur ce type ? Tout d’abord ? Pourquoi il n’a pas refusé cette plaque ? Pourquoi ce n’est pas tombé sur un mec qui roule en twingo ? Ou sur une gonzesse ? Personne ne l’aurait emmerdée !

Je n’en sais rien. Tout ce que je sais. Je l’ai dit aux flics. C’est qu’en temps normal je plutôt sociable. Alors ce mec il roulait dans un coupé BMW gris métallisé et il écoutait du son dans sa voiture, très très fort. C’est comme ça qu’ils disent les racailles. Ils n’écoutent pas de musique. Ils écoutent du son.

Il avait des jantes aussi noires que ses vitres teintées. La totale. Regardez moi je suis un kéké. C’était ma première excursion à l’extérieur depuis plusieurs jours (semaines ?). J’étais bloqué sur un rond point. Ne me demandez pas pourquoi, j’ai oublié. Comme personne ne me laissait traverser, j’observais d’un œil admiratif toute cette débauche de violence mécanique.

Et le type, il passe une fois. Deux fois. Trois fois. Le médecin a dit au flic que c’était un d’effet secondaire du traitement anxiolytique. J’ai crié au mec : Dis donc sale pd tu vas m’emmerder encore longtemps avec ta musique de merde. J’entends pas le bruit des moteurs et des pneus qui crissent. Personnellement, je pense que c’était l’alcool était en cause.

Mais je ne suis pas médecin.

Le conducteur effectue un nouveau tour de rond point et s’arrête. Le conducteur sort de sa voiture avec l’intention de me nuire et me menace.

C’est comme que les flics ont décrit l’action dans le rapport.

Je lui vide ma bavaria sur la gueule, lui donne un grand coup de pied dans les couilles et lui envoi une mandale dans l’épaule. Ou l’inverse. Toujours est-il qu’il se pète la gueule sur la route et qu’il ne se relève pas.

Comme je suis interdit de stylo à cause de problème de suicide et que je suis trop drogué pour écrire alors c’est un surveillant qui prend des notes pour rédiger cette chronique à ma place dans les espaces-temps où je suis en mesure d’articuler quelques idées.

Ca aura pris la semaine. Ou plus. Je ne sais plus très bien si je suis dans une chambre d’hôpital ou une cellule de prison.

Ca dépend des moments.

Je devais avoir des projets avant de tomber ici. Si vous avez quelques notes concernant qui je suis et ce que je projetai de faire. Je suis preneur.

Laissez un commentaire, la rédaction fera suivre.

Octobre 2010

Promis juré jle referai plus. Oui monsieur jn’étais pas vraiment bien dans ma tête ni dans mon état normal. Jsuis désolé msieur le policier. Msieur le juge. M’sieur le médecin. Mdame l’infirmière. Tout ca c’est du passé. Les médicaments. L’alcool. La déprime. Je veux sortir d’ici. Quoi ? C’est pas encore possible. Mais bordel J’suis clean. Y’a qu’a voir.

[...]

Alors qu’est cque jdois faire de plus ? Hein ? Pas ldroit de mettre un pied dehors. Le couloir y’a que des dingues. Des ptains de paumés. Tl’as vu celui là bordel ? Le mec avec son sac à caca. Jvais vraiment finir par craquer. Il chie dans le couloir et après i’ amasse la merde dans son sac ! La maison du caca. T’as pas une bière. Un pétard. J’peux rprendre un cacheton. Quoi ? T’veux quoi ? T’enregistres là au moins ? Tu les envois mes messages espèce de fils ed’pute ? Dis-donc j’peux vraiment t’faire confiance ? Ouais comme si. Si jpouvais te faire confiance tu m’emmènerais là dehors en douce on irait

(son intraduisible)

Les schizo c’est quand même la crème d’ici, ils écoutent bien ici. Toi tu m’écoutes pas ? Toi ta gueule putain dégage de ma chambre sinon jt’éclate

(son intraduisible)

Oui ? C’est ca jdevais faire un message pour mes collègues.

[...]

Bonjour. Je suis Bertrand XAVIER. Prisonnier politique à l’hôpital Pinel. Je m’adresse à mes confrères. T’enregistres ? Hein ? Tu tfous pas de ma gueule c’est sérieux mec. Jm’adresse à mes confrères. Jm’adresse aussi à mes lecteurs. Je serai bientôt de retour. Jvais m’échapper d’ici même si les institutions sont liguées contre moi. Le type je l’ai pas buté alors allez vous faire foutre la justice j’en ai rien à foutre rien n’arrête un journaliste en mission.

[...]

Oui ! Pourquoi tu mregardes comme ca j’t’ai pas demandé de donner ton avis. La justice j’enai rien à foutre et l’état

(son intraduisible)

Alors oui je serai de retour et je vais déballer toute la vérité sur cette histoire.

(fin de l’enregistrement)

Novembre 2010

J’ai assez perdu de temps ici. Je tourne autour d’un rond point, je fais le tour, je fais le tour, je vois les sorties bien sur. Mais je continue à tourner, comme si une nouvelle direction pouvait apparaître entre temps.

[…]

Les médocs m’empêchent de bander. Et ce foutu rond point autour duquel je n’arrête pas de tourner.

[…]

Les sorties ? Il n’y en a pas 36. C’est même plutôt.. Comment dire ? Binaire. Oui c’est le mot. Non. Mais oui. Comme si il y avait le suicide. Le suicide simple. Je me jette sous les roues d’un camion. Boom.

[…]

Je me fais sauter le caisson. Reboom.

[…]

Il y a aussi le suicide sur la longueur. C’est continuer ma vie comme avant. Conformisme. Décadence. Instabilité. Drogues. Alcool. Procrastination. Dérilection. Faire n’importe quoi. Me laisser porter par le vent en attendant qu’il me pousse assez fort contre un mur. Sortie du rond point.

[…]

Une fille de l’aile sud m’a certifiée qu’elle avait les clés pour sortir mais comme je peux pas la baiser à cause des médocs, elle veux rien savoir. Donc je tourne encore autour du pot mais je la vois cette sortie. C’est la direction je sauve mes fesses. Alors faut pas croire qu’elle vaut mieux qu’un lent suicide. Parce qu’au final j’ai bien réfléchi ici. On ne doit pas attendre grand-chose de la vie. La seule chose que l’on est en droit d’espérer, c’est la mort.

[…]

Point barre.

[…]

Alors c’est plutôt simple y’a juste à choisir. C’est la direction de la route de la liberté. Pas ces conneries, je suis libre depuis que j’ai arrêté de fumer ou de picoler. Ou je suis libre car je fais ce que je veux je suis en démocratie, je suis un bon républicain. Ou encore je suis libre tant que ma liberté n’empêche pas celle des autres. Foutaises. C’est des conneries tout ca. Regarde où je me trouve là. Regarde où tu te trouves là. Devant ton écran au lieu de vivre. La liberté c’est prendre chaque instant en sachant précisément que c’est le dernier. C’est lever la tête et prendre la mort à bras le corps car justement tout est foutu d’avance et qu’il y une immense probabilité pour que ta vie ne laisse aucune trace dans aucune mémoire. Dans rien ! Tu m’entends ? Pilule bleue ? Pilule rouge ?

La pilule bleue du lent suicide au xanax, du bleu rayonnant de ton écran télé ou de ton profil facebook.

Ou la pilule rouge du dieu mars, mener la guerre en soi et contre le monde. Continuer à se battre alors même que l’on a déjà un pied en enfer et que l’on a déjà perdu.

Au plaisir de pousser le monde dans ses derniers retranchements.

Décembre 2010

J’ai cette phrase en tête depuis plusieurs semaines. Des semaines enfermé entre quatre murs beiges sans reliefs : On finit toujours par payer . Un jour ou l’autre on est rattrapé, feedback, y’a peut être un truc comme ça d’écrit dans la bible ou dans un bouquin d’Evola, je me rappelle plus très bien - les médicaments... 

Aujourd’hui je paye.

Je dois encore quelques dettes et je pourrai sortir d’ici... peut-être pour noël... Le prix à payer c’est l’enferment avec toutes ces créatures dans un zoo humain : Le zoo de la vie livrée à elle même avec le deroxat et le xanax comme variables d’ajustement.

La vraie punition c’est de nous donner la possibilité de laisser libre court à notre folie, à nos angoisses, à nos délires... Il n’y a ici aucune privation de liberté.

Tout au contraire. C’est un gouffre de liberté.

Je vais bien, je vais mieux, je vais sortir et je vais revenir au grand jour dans le parc humain.

Janvier 2011

C’est déjà moins le bordel dans ma tête mais je dois encore régler deux ou trois détail avant de remettre ma vie sur de bons rails.

Le gardien me susurre à bientôt. 

La grille de l'hôpital donne sur une rocade et un complexe commercial en travaux d’extension.

Prendre un bus, surchargé des mêmes larves que dans les couloirs de l’aile sud, la même putréfaction des esprits, l’obsession anale refoulée.

Enchaîner sur deux trains. Le premier bruissant d’africains grimés en militaires dansant au son de téléphones poussé au maximum, waiiis gros. 

Le second avec une jolie brunette dont les ragots de lycéennes au téléphone ont eu raison d’un début d’érection, la première depuis que le docteur a baissé mon traitement.

L’oncle me récupère à la gare. Je l’ai reconnu de loin, traversant la place en claudiquant sans pouvoir définir s’il s’agit d’une blessure ou d’un pas de danse à la mode ou des effets de l’alcool ; ou les trois réunis. Il s’est pas arrangé le pauvre, je comprends rien à ce qu’il me dit dans l’espèce de dialecte qui ressemble à une forme aiguë de maladie de gorge.

Je pense à un cancer.

Je pense à une mst de l’œsophage.

J’en oublie même de penser au conglomérat de racailles puantes obstruant la sortie.

Je pense destruction / Flashback / Son c15 : le même qu’il y a 10 ans, voiture officielle de la région, des pneus à la limite du slick, une radio qui crachote RTL en longues ondes, un contrôle technique douteux et autant de merde à l’extérieur qu’à l’intérieur, pour traverser les routes enneigées, dans la cambrousse, littéralement, au milieu de nulle part dans le north pole français.

Du brouillard, des congères de plus d’un mètre de haut, des canards qui gueulent dans le coffre.

Stop. Acheter du pain. En profiter pour boire un café. La boutique fait les deux, une persistance du passé, du formica, du formica et encore du formica, épargné par la plv de la française des jeux mais pas par le mauvais goût : fausse plaque rue de la soif, autocollants officiels du rallye local sur le frigo, cendriers pleins sur le comptoir, les chattes bien épilées sur les calendriers de camionneurs sont encore la seule trace d’hygiène entrevue depuis ma sortie de l'hôpital.

Tu vois c’est deux curés qui se baladent dans la campagne, y s'arrêtent pour pisser.
Et dis donc t’aurais pas grossi de la bite ?
Ha non !
Pourtant j’aurais juré...
T’inquiète pas pour moi ! Je rentre toujours dans du 12 ans.

Après cette blague qui nous aura bien fait rire, mon oncle réclame une goutte à la serveuse. De l’alcool de pomme à 50 degrés. Un verre, deux verres, trois verres, quatre, j’entrevois un fort potentiel psychoactif pour cette combinaison avec les médocs.

Pour sortir, ne dites pas au revoir, dites aur vouair.

Bonjour napperons en dentelle, renard empaillée sur poste télé, collection de dés à coudre au mur, cheminée enfume salon.

Bonjour teckel, épaule de chevreuil dans assiette au décor des métiers de l’ancien temps, énième verre de vin, oui tonton je suis d’accord avec toi, strausskahn, sarko, marine, machin / sert moi un canon / Oui celui là tu sais ! tu devrais connaître ?

T’es journaliste quoi ?

Un journaliste du terroir ! va falloir que tu viennes à la hutte avec moi, t’as pas le choix. Je te prends un fusil ? On s’en fout que t’as de permis !  Allez hop c’est parti.

Ca c’est un bois à machin, il a plein de fric, il achète des 4x4... des fusils à ché pas combien, des séjours de chasse en Russie... signes extérieurs de richesse...

J’entends la moitié des mots avec ces putains de canards qui chantent dans le coffre... Tu parles il a une baraque à frites sur le bord de la nationale, y fait 50% de son chiffre au black… alors...

Mon oncle c’est le Sébastien Loeb du terroir à fond de quatrième sur des routes pas déneigées en plein brouillard, faut dire qu’il connaît le coin, la dernière fois qu’il est sorti du département c’était il y a quarante ans pour son service militaire en Allemagne.

Pas le temps de décuver qu’il me sert l’apéro dans la hutte et je fini dans un simili coma avant d’avoir vu le moindre bétail se poser sur l’étang.

Putain, putain, putain - un mot qui tourne en boucle - l’oncle meugle - sont où ces putains dcartouches bordel ! T’es réveillé ? File moi un coup dmain file une veste.

Machinalement je le suis dehors. Il fait encore nuit j’essaye de longer les barges sans me casser la gueule, si c’est un rêve il est d’une fraîcheur presque agréable, quelque chose se débat dans une couche de glace.

C’est un symbole : je dirais un sanglier, l’archétype d’une violence brutale toujours empêtrer dans les méandres de mon subconscient ? Mon animal totem ? Une envie de tout détruire bloquée dans une camisole de conformisme ?

Attention ! L’oncle fait feu, une fois, deux fois.

C’était pourtant réel, il se tût, l’oncle a déjà de l’eau jusqu'à la limite des waders. Il me gueule une chose, ce doit être le moment d’émerger, va m’chercher une corde que j’te dis bordel !!!

Une corde pour quoi faire ? Pour remonter ce foutu sanglier t’es vraiment vraiment pas doué mon n’veu ! Le sanglier installé tant bien que mal dans le coffre il est temps de nettoyer la hutte et de foutre le camp.  

On va pouvoir enfin sortir de ce délire, je souffle et l’on s’enfonce à nouveau dans l’apocalypse champêtre, plein gaz entre les congères, brouillard, à nouveau, ça tape, ça chatouille les congères dans les virages, ça gratte, gratouille, de plus en plus fort, ça se débat, ça se défoule, mon oncle fait des bruits bizarre.

Je l’observe, ce ventriloque, il fait des bruits de bêtes sans ouvrir la bouche, où est mon deroxat ? Il n’arrête pas et ça tape et ça retape, je prends un coup derrière la tête ! NON le sanglier ! TONTON pas sur la route tonton ! Pas sur la route dans le coffre que jte dis il est pas mort il est en train de tout dépouiller ! Il lâche le volant on fonce tout droit dans un champ glacé.

Il continue de taper jusqu'à ce que le coffre s’ouvre. L’oncle est déjà à la recherche de son fusil. Déjà à la poursuite du sanglier dans un décor lunaire.

Le soleil cherche à transpercer le décor. Comme un étranger en son propre pays. Ma place n’est nulle part.

Février 2011

Le jour de mon retour à la rédaction. Le premier jour.

Depuis ce que mon médecin et mon entourage se délectent à nommer une dépression mais ca va mieux maintenant. 

Lecteur, prend note qu’il s’agit d’une descente aux enfers en bonne et due forme. Mon premier jour et mon dernier jour en tant que journaliste. A peine arrivé : un truc chaud : un crash routier. Le rédac’chef me propose de s’y rendre en équipe. Un peu d’action ne pourrait pas me faire de mal pour mon retour. Une bonne occasion de discuter, face à la route, sans aucune chance de se croiser des yeux. Et c’est parti pour un safari photo sur les bords accidentogènes de la Nationale.

Nous arrivons juste avant l’hélico. Une bonne lumière. Pour faire de bonnes photos. Avec deux bonnes épaves - 206 pulvérisée - Opel Corsa transformée en coupé cabriolé.

Choc frontal. Plan d’ensemble. Sapeurs pompiers en action. SAMU en débarquement.

Perspective. Une bonne histoire, des morts ? des questions, des conjectures, de l'expectative, de la drogue ? de l’alcool ? un problème de voirie ? un truc à faire la Une si Sarkozy ne s’écrase pas en avion / ou si un élève ne réalise pas un carnage dans la salle des profs du lycée local / ou si un intégriste ne se désintègre pas dans un lieu public.

Gros plan. Ne pas gêner le travail des sauveteurs. Faire corps. Nous faisons le même métier.

Plan fixe. Ils peinent à sortir une jeune femme.

Elle gémit.

Mes larmes. Elles coulent.  

Elle vient de sortir du bloc.

Vous revenez du ... ?

L’infirmière, elle m’a dit que c’est l’enfant qui l’a sauvé.

Elle dit ca, l’enfant ?

Elle a dit le foetus, qu’il a amorti le choc, qu’elle allait s’en sortir.

C’est de moi qu’elle est enceinte. Enfin je veux dire

Elle m’en avait parlé.

L’infirmière dit aussi qu’elle a peut-être perdue un œil...

Un oeil.

… et qu’ils attendent de voir si elle n’aura pas d’autres séquelles.

Quand je suis sorti de l'hôpital, elle savait quoi me dire

Un accident ?

Finalement peu de chose.

Mars 2011

Mon désespoir.

Je l’ai abandonné.

Je l’ai quitté dans une chambre d’un type d’hôpital que l’on ne visite que très rarement. Sauf pour s’assurer que l’on est toujours capable de reconnaître le patient. Juger s’il reste toujours quelque chose de ce que l’on connaît de lui, entre la déréliction, le délire et les anxiolytiques.

Mon amour, ma haine, c’est tout ce qu’il me restait. A volonté, à portée de main, une énergie gratuite et sans limite.

Je n'éprouve aucune haine contre celui qui nous a détruit. J’en suis incapable.

Je pensais en être guéri.

Et j’ai découvert qu’il m’est impossible d’aimer cette fille autant qu’elle ne m’a aimée lorsqu’elle m’a sorti du trou. Je ne la reconnais pas.

Cette fille sous assistance respiratoire. J’ai perdu mon amour. Cette ex-future mère de mon enfant.

J’ai entendu dire que les médecins ne savent pas si elle remarchera.

Je les ai écouté me dire que l’on n’enterre pas un fœtus.

Il me faudra lui expliquer tout cela.

Un jour, à son réveil.

Mon désespoir ne rode pas dans ces couloirs.

Et mon amour ?

S’il renaissait en même temps qu’elle.

Ma haine, elle aussi, je la chérirai.

Avril 2011

Ils les appellent mémorials de bords de route ou bornes de mémoires. 

Ils marquent la distance qui relie un accident à un autre. Par un bouquet de fleurs synthétiques, un crucifix en bois laqué, une photo du défunt dans une pochette plastifiée.

J’ai découvert cet artisanat sur internet, en cherchant des mots clés comme accidents de la route, morts sur la nationale ou je suis enceinte et j’ai perdu mon bébé à cause d’un poly-toxicomane récidiviste.

J’y ai retrouvé la trace de ce photographe. Un ancien soixante huitard. Comme il aime à se présenter. Il aime le rouge. Le rouge c’est la couleur de la révolte, de la violence, mais de la bonne violence, celle de la révolte. Aussi révolté que la reproduction d’un Rothko au dessus de son buffet en chêne massif.

Oui, j’ai fait la Révolution

Il m’invite à prendre place dans un canapé Château d’Ax Relax modèle Form, couleur rouge. J’esquive les oeillades d’une bouteille de single malt 18 ans d'âge et l’évocation de ses souvenirs d’anciens combattants pour lancer la discussion sur le terrain des rencontres avec l’au-delà. Il commence par se justifier, en vrai rationaliste, un matérialiste à l’ancienne, il aurait mis longtemps avant de croire à ce qu’il photographiait.

J’en ai rien à foutre. Je le rassure. Je suis un journaliste web. J’écris pour un magazine spécialisé dans le paranormal, un des plus connus, ils ont même parlé de nous sur M6, alors je ne suis pas là pour raconter de la merde, alors ça c’est passé comment ?

A partir de quand vous avez compris qu’il se passait un truc ?

Qu’est ce qu’il photographie votre appareil ?

Il capte une image de certains morts. Spécifiquement les accidents de la route. C’est le même modèle qu’utilisait Helmut Newton.

Newton est mort aussi dans un accident de la route, il s’est planté avec sa Cadillac en sortant de l’hotel Chateau Marmont. La classe.

Alors pourquoi le spectre du mort s’imprime-t-il sur le film ? La violence du choc ? Elle créerait une interzone ? Et les fantômes, ils prennent des vacances sur leur lieu de mort ? Vous en avez combien des photos comme ca ? Vous croyez que les foetus ils ont une âme, eux aussi ? Et qu’elle s’affiche aussi sur les tirages ?

C’est bien gentil des photos d’inconnus déjà publié dix fois dans la presse locale mais vous savez mes lecteurs veulent du sensationnel, ils veulent des photos de célébrités mortes en voiture, alors je vous ai préparé une petite liste, si l’on pouvait y jeter un oeil :

Diana Spencer et Dodi al-Fayed - Pont de l’Alma.

Grace Kelly - Hauteurs de Monaco.

Aristide Maillol - Forêt de Fontainebleau.

Fernand Raynaud - Le Cheix dans le Puy de Dôme, RN9.

Jacques Mesrine - Porte de Clignancourt.

Francis Blanche - Place de la concorde.

Albert Camus - Fontainebleau, RN5.

Roger Nimier - La Celle Saint-Cloud, A86.

Ayrton Senna - Imola, Italie.

Cliff Burton - Sur le bord d'une route de Suède.

Jackson Pollock - Springs dans l’Etat de New York.

Marc Bolan - Londres, Grande Bretagne.

Eddie Cochran - Bristol, Grande Bretagne.

James Dean -  Cholame, Californie.

Jörg Haider - Klagenfurt, Autriche.

JF Kennedy - Dallas, Texas.

George Patton - Heidelberg, Allemagne.

François-Ferdinand de Hasbourg - Sarajevo, Bosnie-Herzégovine.

Mai 2011

Email recu le 16/05/11 de bertand.xavier.reporter@xxxxx.com

Sujet : La route est terminée.

Je vais mettre fin à tout cela. Fini les chroniques. Fini cette vie. Fini tout. Tout l’amour que j’ai mis dans ce monde m’est revenu dans la tronche en une boule de haine implacable. Ma vie n’est plus qu’un champ de ruines où tout ce que je touche finira par se consumer un jour ou l’autre.

Je n’attends plus rien, alors je vais couper court. Voir si je trouve une porte de sortie.

Merci de votre attention, merci encore.

Bertand.

Notre rédaction est en deuil. La voiture de Bertrand XAVIER, notre confrère s’est encastrée sous un camion sur l’A28. Le jeune homme, bien connu des habitants de la région, a été tué sur le coup.

Journaliste reconnu et principal animateur des rubriques Terroirs et Faits divers, Bertrand XAVIER, 22 ans, s'est tué sur la route, alors qu'il se rendait à C. pour un reportage.

L'effroyable accident est survenu mardi, peu avant 18 h 30, sur l'autoroute A28, à hauteur d'A. dans la Somme à quelques kilomètres de la sortie menant à la cité sous-préfecture.

La voiture du journaliste s'est encastrée à vive allure sous un poids lourd roulant dans le même sens. Le choc d'une violence extrême n'a laissé aucune chance au conducteur qui est mort sur le coup. Le camion, piloté par un chauffeur roumain, circulait normalement à droite de la route, à une allure modérée.

Les circonstances de l'accident ne sont pas clairement définies. Les conclusions reposent sur le témoignage d'une personne qui a vu le véhicule taper l'arrière du camion. Éblouissement ou moment d'inattention, les enquêteurs ont deux causes pour apporter une réponse à cette dramatique collision.

Un drame d’autant plus terrible, puisqu’il intervient deux mois après un accident qui a plongé sa compagne dans le coma et causé la mort de l’enfant qu’ils attendaient.